Les jours passèrent. Imahi n’avait touché ni au téléphone que NOCTIS lui avait remis, ni à la carte de visite de Gwenaëlle Marceau, leur contact, laissée là sur le côté de la table.
Elle pensa encore à ce chat marqué. Elle se sentait dépassée par ce qui lui arrivait. Elle était allongée sur le canapé, les pieds légèrement posés sur la table, le temps d’un instant.
Une manette reposait près d’elle. Son poignet gauche pendait dans le vide, le bracelet glissant légèrement contre sa peau. Les yeux montraient des signes de fatigue durant la soirée. Imahi sembla apaisé et se prêta à s’endormir.
Le félin fit son apparition à l’extérieur et s’iniltra dans l’appartement d’Imahi qui somnolait encore. Il se positionna à proximité de la main d’Imahi, tenant dans son museau, un petit bout de papier avec un emblème dessus. Il se retourna discrètement… mais Imahi sentit sa présence et ouvrit les yeux mi-clos, surpris.
— Bon sang ! Tu m’as fait peur ! Qu’est-ce que tu fais ici, toi ?
Elle reprit une respiration en se redressant sur son canapé tandis que l’animal fit un peu marche arrière.
— Ne fuis pas, d’accord ?
Imahi récupéra le bout de papier contenant le message et le déplia.
Nous te voyons, Imahi Sumaq. Le chat déguerpit de l’appartement pour la dernière fois. Le message s’effaça aussitôt le félin disparu.
Ces mots résonnèrent plus qu’elle ne l’aurait voulu. Ce n’était pas une menace. Pas une invitation non plus. Juste un constat. Imahi Sumaq. Son nom, entier. Prononcé sans hésitation.
— J’aimerais comprendre ce qu’il se passe là…
Ces paroles traversa sa pensée et elle ne comprenais plus trop ce qui s’était produit.
— Pourquoi maintenant ? Pourquoi moi ?
Elle agrippa la carte de visite et son téléphone, laissant un message par SMS.
Je suis partante pour vous aider à condition que vous m’aidiez aussi pour quelque chose.
Imahi n’attendit pas spécialement une réponse pensant que c’était probablement un piège ou une blague comme à son habitude mais elle avait tort.
Un SMS inconnu apparut sur l’écran de son téléphone. Elle hésita une fraction de seconde… puis l’ouvrit.
Nous souhaiterions te convier à notre prochaine réunion, qui se déroulera dans nos bureaux au siège social NOCTIS. Nous serions honorés de t’y accueillir.
Imahi resta un long moment immobile, le téléphone encore en main.
Son cœur battit plus vite qu’elle ne l’aurait admise. Elle relut le message à plusieurs reprises. Ce n’était ni une menace, ni une plaisanterie. Quelque chose venait de s’offrir à elle, qu’elle le veuille ou non.
Elle se laissa retomber lentement sur le canapé faisant tomber les coussins.
Autour d’elle, l’appartement semblait soudain trop étroit. Les murs, le silence, l’air figé… tout lui donnait l’impression de rester enfermée dans une attente qu’elle ne supportait plus.
Elle passa une main sur son visage, inspira profondément, puis commença à se préparer sans vraiment y réfléchir. Un geste après l’autre, automatique. Elle enfila sa veste, ajusta sa capuche, vérifia machinalement ce qu’elle avait sur elle. Ses lunettes de soleil rondes noires et son couvre-chef. Rien de superflu.
Avant de partir, son regard s’arrêta une dernière fois sur une figurine posée sur la table.
Elle hésita un instant, puis la laissa là. La porte se referma derrière elle dans un léger cliquetis.
Dans la rue, l’air nocturne la frappa aussitôt. Plus froid. Plus réel. Les lumières des lampadaires dessinaient des ombres irrégulières sur le sol. Imahi avançait d’un pas mesuré, encore troublée par ce qu’elle venait de recevoir comme réponse.
Elle doutait de faire une erreur bien que pour la première fois depuis longtemps, elle ne fuyait pas. C’est alors qu’elle les aperçut. Près d’un mur, un chat était assis, immobile. Sa fourrure était emmêlée, par endroits nouée, et il lui manquait une patte arrière. Malgré cela, son équilibre était parfait. Son regard, lui, ne vacillait pas. Droit et attentif.
Avant même qu’Imahi ne puisse réagir, une seconde silhouette sortit de l’ombre. Un mâle plus massif, au pas calme et assuré. Il s’approcha légèrement, sans crainte.
Ils étaient là. Ensemble. Les deux chats se collèrent à Imahi.
— Hé…
Son timbre de voix était doux, calme et apaisant. Elle s’accroupit légèrement vers eux.
— …Je reviens vous voir plus tard. J’ai une réunion et je ne veux pas être en retard.
Imahi courut de toutes ses forces. C’était bien la première fois qu’elle souhaitait être à l’heure pour un moment aussi important.
Elle fit tomber son bracelet porté au poignet gauche qu’elle ne quittait guère. L’élan de son corps était tellement intense, qu’elle ne s’en rendit pas trop compte de sa perte.
Elle arriva à un carrefour où plusieurs chemins se dessinaient devant elle, sans qu’elle n’en ait jamais emprunté aucun. Elle passait habituellement par les toits pour ne pas se faire remarquer la journée. Les humains étaient bien trop occupés à lever la tête.
Elle prit la troisième route, sans réfléchir, guidée par son instinct félin.
— Pourvu qu’ils ne m’en veuillent pas trop… Je déteste arriver en retard.
Elle piqua un sprint et les gens autour, la dévisagèrent une fois que sa capuche baissa, à peine discernable. Elle était trop rapide à leurs yeux. Elle se rendit compte de ce dévoilement et renfila sa capuche. Elle était un peu contrarié.
— Il se fallut de peu…
Une fois arrivée devant le siège social de NOCTIS, Imahi fit face à une immense barrière clôturée ne laissa entrevoir aucune entrée possible à première vue.
— D’accord… Bien pensé ! Reste à savoir comment entrer dans ce bâtiment.
À peine voulait-elle jeter un œil, qu’une voix retentit d’un haut-parleur.
— Imahi Sumaq. Votre présence a été confirmée. Veuillez patienter.
— Ok, j’attends ici, alors ?
— Nous observons que vous êtes arrivée à temps pour la réunion. Patientez un moment, Sam va venir vous accueillir.
Imahi attendit patiemment. Un homme sortit d’un petit bâtiment annexe. Grand, mince, cheveux en bataille, odeur de gel et de parfum mêlés. C’était Sam.
— Bonjour Madame Sumaq, ou souhaitez-vous que je dise Imahi ?
— Restons pour l’instant sur Madame Sumaq, si vous le voulez bien.
Elle suivit Sam, d’un pas hésitant, observant tout le chemin de sécurité pour arriver au lieu de réunion.
— Vous avez un sacré dispositif de sécurité pour vos réunions !
— C’est tout à fait normal. Notre chef, Dorian, a souhaité renforcer la sécurité après un incident survenu il y a quelque temps.
Il marqua une courte pause en se dirigeant dans la salle où se situaient les machines de contrôle.
— Permettez-moi de vous demander une chose.
Il désigna de la main, le tapis roulant et les caisses vides pour déposer le contrôle.
— Auriez-vous l’amabilité de déposer vos affaires dans la caisse prévu à cet effet ?
— Je n’ai rien d’essentiel sur moi. Je peux déposer mes accessoires.
Imahi se rendit compte que son bracelet avait disparu et se demanda s’il ne s’était pas égaré lors de sa course. Elle anticipa de le rechercher en sortant de la réunion.
— Nous vous remercions d’avoir repris contact avec nous, Madame Sumaq…
Sam indiqua de la main le couloir pour la salle en question. L’entrée de la réunion se trouvera à votre droite…
Sam esquissa un sourire.
— Je rejoindrai la réunion dès que j’aurai terminé avec la panne des serveurs que nous avons eue tôt ce matin. Je vous souhaite une bonne écoute.
Imahi ouvrit la porte de la salle de réunion et tressaillait de voir la salle à son comble.
La salle était immense et ressemblait à un grand auditoire. Des profils divers étaient réunis pour la grande Assemblée Générale de NOCTIS.
Imahi marcha vers l’avant et ses sens étaient en alerte d’un coup avec la cacophonie de la salle. Ses oreilles étaient bien trop sensibles à tout ce bruit. Mais le silence s’installa et une voix s’exposa.
— Entrez Madame Sumaq, bienvenue parmi nous. Vous souhaitez boire quelque chose ou manger quelque chose ? Vous pouvez vous servir ou prendre directement place. La réunion va commencer dans 5 minutes. Serene va vous aider.
Serene, une belle jeune femme sportive presque du même âge qu’Imahi s’approcha d’elle.
— Suivez-moi, je vais vous assigner à votre place. N’hésitez pas à faire appel à moi si vous désireriez quelque chose. Bonne écoute.
Elle proposa à Imahi de s’asseoir sur le siège faisant face à Dorian, le sous-chef de NOCTIS.
— Bien. Tout le monde est là ? La réunion va commencer.
Il leva la voix et balaya la salle du regard, s’assurant que chaque personne était attentive. Son regard traversa toute la salle à plusieurs reprises.
— Si je vous ai réunis aujourd’hui, c’est parce que la situation nous échappe. Les gangs ne se contentent plus d’occuper le terrain. Ils frappent. Et des civils en paient le prix.
Il marqua une pause, inspira lentement et reprit avec un ton plus appuyé.
— J’ai rencontré des représentants du gouvernement ces derniers jours. Les options sont claires… et limitées. À l’heure actuelle, nous ne sommes pas prêts à affronter de front les réseaux liés leur chef, à Gordane !
Son poing se crispa légèrement sur la table.
— S’ils parviennent à s’unir, l’équilibre fragile que nous maintenons depuis des années ne tiendra pas. Et cette fois, ce ne sont pas seulement nos opérations qui seront menacées.
Un silence parcourut la salle entière, des têtes confuses par ce que Dorian déclara au micro.
— Il nous reste pourtant une carte à jouer. Une seule. Assez pour contenir les petits gangs. Assez pour nous laisser le temps de nous y préparer.
Il se tourna ensuite vers Imahi tout en levant le bras en sa direction. Son regard glissa vers elle, l’exposant soudainement à la salle. Il la fixa du coin de l’œil. Les lumières se projetèrent sur elle l’éblouissant agressivement. Dorian continua.
— C’est dans ce cadre que nous avons fait appel à Imahi Sumaq.
Il se laissa un moment avant de reprendre la parole et la regarda droit dans les yeux.
— Madame Sumaq, je vous invite à prendre la parole ! Dites-nous pourquoi vous avez choisi de prendre part à cette mission ?
Imahi se sentit intimidée et une tension qu’elle n’avait pas anticipée s’installa. Ce n’était plus une simple réunion.
— Disons que je faisais passer le temps…
Un sourire bref, presque ironique, accompagna ses mots.
— Une ombre agit toujours mieux seule… du moins, c’est ce que je croyais…
Imahi fixa le chef de réunion d’un regard perçant presque provocateur. Dorian poursuiva.
— Bien… Je vous rappelle que la mission exigeait une réussite. Nous savions que les chefs des gangs des Umbras allaient se réunir afin de planifier leur prochain coup. Ils opèrent de nuit et sont particulièrement bien organisés !
Il marqua une courte pause, réajusta ses notes au sujet du profil d’Imahi et ajusta ses paroles pour donner suite à sa réponse.
— Étant donné que Madame Sumaq n’a aucun lien officiel avec notre organisation, nous souhaitons préserver cet élément et maintenir la plus grande confidentialité quant à son existence. Cela correspond d’ailleurs à votre volonté de rester anonyme, Madame Sumaq ?
Il posa son regard vers à nouveau vers Imahi, crispant brièvement ses poings.
— Pourriez-vous nous dire ce qui s’est produit lors de votre intervention sur place ?
— Je suis arrivée sur les lieux discrètement…
Imahi expliqua en inclinant légèrement la tête en regardant le sol tapotant du pied.
— J’ai sauté à pieds joints sur l’un d’entre eux et, visiblement, je suis tombée sur le chef des Umbras… Gordane.
Un lourd silence apparut dans la salle. Imahi orienta son regard vers Dorian. Son regard montra une légère inquiétude.
— Il ne s’attendait pas à me voir si près. Je l’ai vu dans ses yeux. D’abord la peur… puis quelque chose d’autre. Une joie presque dérangeante.
Puis son regard se durcit et Imahi baissa à nouveau le regard. Elle s’appuya sur ses genoux.
— Il a profité d’un instant d’inattention de ma part,
Son corps trembla et un silence mortuaire se dégagea de la réunion.
— Il a profité d’un instant d’inattention. Je n’ai rien vu venir. Le choc a été net. Brutal.
La voix d’Imahi se fit sèche et elle serra ses dents. Des signes d’angoisses se montrèrent subtilement.
— De quelle intention parlez-vous ?! Qu’avez-vous vu d’autre sur place, Madame Sumaq ?
L’une des voix parmi la foule en ébullition s’était exprimé.
— Je ne sais plus trop ! Ce sont de vagues souvenirs !
Imahi savait pourtant bien, elle voulait en savoir plus sur les réelles intentions de NOCTIS. Son instinct félin l’obligea à se méfier de cette organisation.
— Qui a autorisé la présence de ce monstre dans nos bureaux ?!
Elle marqua une pause, glaciale, se dévoilant peu à peu au public. Imahi serra les mâchoires, sans répondre et le regard dans le vide. La salle se figea instantanément. Plusieurs têtes se tournèrent instinctivement vers les gradins supérieurs. Une silhouette se détacha lentement de l’ombre, en hauteur. Elle s’avança d’un pas maîtrisé, sans se presser. Le silence s’imposa de lui-même.
— Qui est responsable de cette décision ?
La femme scruta l’assemblée d’un regard sévère.
— Qui l’a recrutée ?
— C’est moi, Générale Kitra.
Dorian avait une voix tremblante et très intimidé, conscient de sa position.
— J’ai pris cette initiative, estimant que son potentiel méritait d’être évalué.
Personne n’osa reprendre la parole. Ils observaient la scène avec beaucoup d’attention.
— Je comprends que cela ait pu dépasser le cadre prévu… et j’en assume la responsabilité.
— Je compte sur votre discernement, Monsieur DeFerclay.
Le timbre de la Générale resta ferme. Tranchant.
— Nous lui laissons une seule chance.
Elle reprit sa respiration, avançant d’un pas mesuré vers sa place.
— Au moindre faux pas, elle sera bannie de notre établissement. Suis-je bien claire ?
Un silence compact s’abattit sur la salle. Imahi regarda le sol dans un premier temps.
— Avant de m’engager…, j’ai une demande…
Elle plongea son regard dans celui de la Générale, sans ciller, un sourire presque insolent aux lèvres.
— Aidez-moi à retrouver ma place au sein de votre communauté.
Imahi attendit un moment avant de reprendre la parole.
— …Ou admettez simplement que vous n’êtes pas prêts à m’y voir ?
Son regard avait changé et laissait entrevoir ses pupilles de chat. Un instant trop long.
Les cloches de la salle de réunion retentissent. La voix d’un homme se fit entendre.
— Bien, Je déclare que la séance est levée ! Vous pouvez disposer.
Tous les membres de NOCTIS se levèrent en même temps et un brouhaha prit à nouveau l’espace de la salle.
Imahi remit son manteau et se précipita vers la porte quand soudainement Dorian l’interpella sur le moment.
— Est-ce qu’on pourrait en reparler plus tard ? J’ai le sentiment que tu n’as pas tout dit.
Il garda un ton calme et d’un regard inquiet. Il sentait qu’Imahi avait déjà changé de sujet. Imahi inclina la tête pour ne pas laisser entrevoir son regard.
— Désolée… mais je ne me sens pas désirée ici,
Imahi en revêtit ses lunettes de soleil rondes ainsi que son couvre-chef.
— Comme vous le souhaitez, Madame Sumaq…
Alors qu’Imahi s’éloignait, une silhouette resta en retrait, près de l’entrée de la salle.
Une jeune femme observait la scène sans intervenir, les bras croisés, le regard attentif.
Imahi la remarqua à peine. Son esprit était déjà ailleurs.
Elle s’avança vers l’extérieur du bâtiment, reprenant le même chemin, attentive au sol, espérant retrouver son bracelet perdu. Elle aperçut les deux chats à l’endroit de leur dernière apparition.
Ces deux boules de poils semblaient heureuses de la revoir, comme si elles l’avaient pressenti son retour.
— Ah, vous voilà…
Elle sourit chaleureusement, s’agenouillant au sol, la main délicatement tendue vers eux.
— Venez… je vais voir si j’ai encore des croquettes chez moi… même si je dois avouer que cette nourriture me donne parfois la nausée.
C’est alors qu’Imahi remarqua que la petite femelle tenait dans son museau son bracelet d’enfance, celui qu’elle avait perdu durant sa course.
Elle resta un instant immobile, le regard accroché à l’objet, avant de sourire plus largement.
— Oh, mais c’est mon bracelet fétiche ! Je t’en remercie. Je l’ai recherché partout en chemin.
Sa voix s’illumina de joie et elle caressa la petite femelle tendrement. La petite troupe se déplaça et s’adapta naturellement au rythme de la femelle tripode. Le mâle, plus calme, l’attendait à chaque arrêt qu’elle marquait.
Arrivée à l’appartement, Imahi fouilla ses armoires à la recherche de ces bols de nourriture et d’eau pour les deux félins. Elle leur servit séparément. Rassasiés, Imahi prit la femelle dans ses bras et la posa délicatement sur le lit, munit une brosse à la main. De longues séances de toilettages avaient occupé toute la soirée.
Il se faisait tard, Imahi commença à sentir la fatigue lui monter. Elle se blottit dans son lit, une couette sur son petit corps frêle, bercée par les ronronnements des deux félins.